Le piège de saphir
Collection Les Historiques
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Ridicule !
Il n?y avait pas d?autre façon de qualifier la façon dont elle s?était conduite. Et lui devait la considérer comme une gamine désemparée et maladroite !
D?un geste brusque, Mary tira sur sa brosse. Elle avait les cheveux tout emmêlés. Quelle idiotie, aussi, de ne pas les avoir attachés avant de se rendre chez ce forban ! Tout cela parce que Daniel lui avait dit à maintes reprises combien elle était adorable lorsqu?elle les laissait tomber sur ses épaules... Comment avait-elle pu s?imaginer que des artifices aussi grossiers lui permettraient d?enjôler l?un des corsaires les plus roués de toute la colonie du Rhode Island ?
La brosse rencontra un n?ud, et Mary grimaça. Ce qui l?avait le plus décontenancée, c?était l?apparence physique du capitaine Sparhawk. On lui avait dit qu?il avait presque l?âge de son père et, en dépit de sa répu¬tation de séducteur, elle s?était attendue à rencontrer un homme aux cheveux gris, bedonnant et affable. Un vieux loup de mer qu?elle comptait embobeliner avec deux ou trois ?illades et quelques sourires ? rien de plus.
Au lieu de quoi, c?était lui qui l?avait subjuguée.
Jamais elle n?avait vu un homme aussi beau ! Et elle avait été à ce point envoûtée qu?elle s?était laissé embrasser sans opposer la plus infime résistance. A cette évocation, ses joues s?enflammèrent. Comment avait-elle pu oublier qu?elle avait un fiancé, Daniel, et que son amour noble et loyal valait cent fois la séduc¬tion factice et calculée d?un capitaine Sparhawk ?
A cet instant, on frappa à la porte d?entrée. Des cognements violents et impérieux, destinés à être entendus de tout le voisinage. En hâte, Mary roula ses cheveux en tresse et fixa sa coiffe sur sa tête avant de descendre l?escalier. Dans le hall, elle aperçut sa mère qui passait timidement la tête par l?entrebâillement de la porte du salon. Elle avait les yeux rouges et gonflés.
? Qui cela peut-il bien être, Mary ? questionna-t elle d?une voix tremblante.
Son haleine était chargée d?effluves d?alcool ? l?eau-de-vie de genièvre dans laquelle elle noyait son chagrin depuis la mort de son mari.
? Ne me laisseront-ils donc jamais en paix ? se plaignit-elle en gémissant. Ils n?ont vraiment aucun respect pour ma douleur et pour la mémoire de ton pauvre père !
Jetant un coup d??il en direction de la porte d?entrée, Mary essaya de deviner qui était l?importun qui frappait avec tant d?insistance de l?autre côté du battant. Un créancier ou un huissier, sans doute. Elle avait l?habitude de leurs visites ; et depuis la mort de son père, ils se montraient de plus en plus pressants.
? Je vais aller lui parler, maman, déclara-t elle. Va te reposer. Et ne t?inquiète pas, j?aurai tôt fait de l?éconduire.
Sa mère n?avait pas quitté la robe qu?elle portait deux jours plus tôt, lors de l?enterrement de son mari.
Une robe noire dont les poignets et le col en dentelle étaient sales et froissés. Derrière elle, les rideaux et les doubles rideaux étaient tirés, et une kyrielle de chan¬delles achevaient de se consumer sur le manteau de la cheminée. Des chandelles de spermaceti, les plus fines et les plus chères que l?on pouvait trouver à Newport. Il y en avait pour au moins une guinée, se dit Mary avec découragement. Une guinée qui était partie en fumée ? sans parler des coulures sur le marbre et sur le bois ciré.
Dans la rue, leur visiteur en était maintenant aux menaces et aux injures. Des injures si grossières qu?en les entendant Mme West poussa un cri de frayeur et se retira avec précipitation dans la pénombre du salon.
Mary ferma sans bruit la porte derrière elle et donna un tour de clé. Un jour ou l?autre, il faudrait qu?elle parle avec sa mère. Pour le moment, toutefois, la pauvre femme avait besoin qu?on la laisse en paix. Et il n?était pas question que quiconque vienne l?importu¬ner.
D?un pas décidé, elle traversa le hall et ouvrit brus-quement la porte d?entrée.
? Monsieur Oakes ! Que signifie ce tapage ? Ne savez-vous donc pas que nous venons à peine d?enter¬rer mon père ?
Un instant décontenancé, l?homme se figea, le bras en l?air. Mary le connaissait bien, car c?était l?un des principaux fournisseurs de son père. C?était lui qui, entre autres, avait équipé le Vengeur en voiles et en cordages.
? Oh ! je ne l?ignore nullement, mademoiselle Mary, répondit-il enfin, les poings serrés et le visage écarlate. Il est mort mardi, et on l?a mis en terre jeudi. En ce moment, je l?imagine en train de festoyer avec le
diable ! Il doit bien rire en songeant à tout l?argent qu?il a réussi à extorquer aux honnêtes commerçants de cette cité !
? Monsieur Oakes ! s?exclama Mary avec colère. Comment osez-vous parler ainsi de mon père alors qu?il n?y a pas deux jours qu?on l?a mis en bière ?
Le ship chandler s?esclaffa.
? En bière... alors qu?il était déjà confit dans le rhum ! Votre papa me devait plus de deux cents gui¬nées, ma petite, et je ne quitterai point le pas de votre porte tant que vous ne m?aurez pas payé, en bonne monnaie sonnante et trébuchante.
Mary demeura impassible. Elle savait qu?il ne cher¬cherait pas à s?introduire de force dans la maison ; néanmoins, le bruit qu?il faisait était embarrassant. Des passants s?étaient arrêtés, qui observaient la scène avec des mines plus ou moins goguenardes.
? Restez donc là jusqu?au Jugement dernier, si cela vous chante ! répliqua-t elle. Je n?ai pas la somme que vous me réclamez. Malgré toute ma bonne volonté, il m?est impossible de vous payer.
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